Symbolique de l’eau

« Un jour, le dieu Vishnu entendit Shiva jouer de la flûte. La musique était tellement belle, qu’il s’assit pour l’écouter. C’est alors que ses pieds se mirent à fondre. Brahmâ recueillit l’eau qui en coulait dans un pot. Le Gange était né. »
Le mahabaratha, livre sacré des hindous, au même titre que la Bible pour les chrétiens, regorge de ces légendes et mythes forgeant la symbolique de l’eau en Inde. Dans ce pays, « l’or bleu » est une denrée plus que précieuse : elle est sacrée. Considérée comme fondamentalement bonne, ses vertus purificatrices ne sont plus à prouver pour ces nombreux hindous qui s’en servent quotidiennement pour leurs ablutions. Mais le chemin vers la spiritualité les pousse également à emprunter des voies moins banales et plus dangereuses, telles ces quelques marches qui, à Bénarès, conduisent les pèlerins jusqu’au Gange, fleuve considéré comme le plus pollué du monde, charriant des centaines de cadavres d’hommes et d’animaux mais dans lequel les hindous n’hésitent pas à s’immerger totalement, voire à boire de son eau.
Difficile dans un pays aussi profondément attaché à ses traditions de confronter des millénaires de rituels religieux à une réalité tristement terre-à-terre : celle de l’infiltration des pesticides agricoles dans le sol et de la pollution des nappes phréatiques. Celle de l’accumulation des déchets dans les cours d’eau, les transformant en redoutables foyers d’infection. Celle des maladies hydriques, du choléra, de la dysenterie, des diarrhées, celle des nombreux décès causés par l’absorption d’une eau impropre à la consommation. Difficile de faire comprendre à une vaste majorité d’indiens que l’eau, souvent loin d’être la source de la pureté corporelle et spirituelle, peut au contraire causer maladies et décès.
L’eau représente bel et bien un danger en Inde, pour les populations défavorisées qui n’ont pas accès à une source d’eau de qualité et qui n’ont pas été sensibilisés à la menace qu’elle représente. Ces populations sont donc victimes d’une double lacune : manque d’eau et manque d’éducation quant à son utilisation. Fort de ce constat, l’association Kynarou tente, depuis 2004, de pallier à ces insuffisances en installant des réseaux d’adduction en eau potable et en menant un important travail de sensibilisation des populations à la gestion des infrastructures hydrauliques et à l’hygiène élémentaire. Six ans d’expérience de terrain lui ont permis de se forger de solides compétences et de développer un réseau de partenaires dont le soutien lui est précieux.
Pour mieux toucher une population qui ignore tout de l’eau et de ses dangers, Kynarou a fait le choix de travailler en collaboration directe avec les villageois des zones où elle intervient, et ce dès le début du projet. Directement en contact avec les autorités locales des villages et une ou plusieurs ONG indienne intervenant dans le district, l’association est à même de comprendre les besoins des populations et de déterminer la meilleure façon d’y répondre. En s’intéressant aux Self Help Group, ces groupes de micro-finance formés par les femmes, en formant des comités de gestion de l’eau parmi les villageois, en faisant participer la population aux travaux d’installations hydrauliques, Kynarou s’assure une solide assise au sein de la population. Reste à mener auprès de la population un important travail de sensibilisation et d’éducation à la gestion de l’eau et à l’hygiène par la tenue de séances régulières à destination des différents groupes de villageois. Depuis six ans, cette méthode assure à Kynarou la réussite de tous les projets qu’elle entreprend.
L’eau est la source de toute vie, mais elle tue chaque année plus de 8 millions de personnes. Parce que l’importance de l’eau n’a d’égal que la gravité des problèmes qu’elle pose, il est aujourd’hui capital de redonner à cette ressource la valeur inestimable qui lui revient, à l’image des traditions indiennes. Mais pour en limiter les dangers, il est également crucial d’avoir conscience de la menace qu’elle représente. En Inde, dans la lutte pour corriger des idées vieilles de plusieurs siècles, il est facile de se laisser décourager. Mais pas-à-pas, goutte-à-goutte, ce qui paraissait si difficile à faire entendre finit par couler de source…
Par Sabine Valens

